Profil de Grimpeur

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Nom: Stephan St-Laurent

Âge: 38 ans

Lieu de résidence: Sept-Îles

Grimpe depuis: 1989

Depuis combien de temps grimpes-tu? Tu as débuté en quelle année et pourquoi?

J'ai commencé à grimper en 1986 alors que je n'y connaissais rien à rien. Comme seule formation, j'avais mis la main sur un livre à la bibliothèque locale : "Le guide de l'alpinisme" de Massimo Cappon. Pas d'argent, pas de grimpeurs locaux que je connaissais mais du coeur, de la passion et de l'imagination en masse. J'ai donc décidé de faire mon équipement de grimpe avec ce que j'avais de disponible dans mon patelin. Comme corde, j'ai subtilisé celle de l'ancre d'un bateau de pêche au parc d'hivernement. 3 torons de nylon blanc pour donner 5/8" par plus de 200 pieds. Comme harnais, je m'en suis cousu un avec des bouts de ceinture de sécurité d'auto que j'avais coupées au dépotoir pour auto près du lac Daigle. Pour les unir: 3 attaches rapides Fastex 2". Je me suis aperçu que mon design était déficient quand j'ai fait mon premier long rappel au Lac Rapide. Tout mon poids reposait sur mon entrejambe. J'ai donc appris rapidement à être perpendiculaire à la paroi pour soulager ce que j'avais de sensible! J'étais inconscient du danger et comme vous pouvez l'imaginer, je n'ai pas eu de réelle chute car mon harnais m'a toujours bien servi. Il y a vraiment un Dieu pour les fous et les inconscients.

Avec des bouts de corde, des coins de bois, des roches, j'attachais et coinçais tout ce que j'avais sous les mains. Avec cet équipement, j'ai grimpé un paquet de caps de roches de Port-Cartier à Sept-Iles. Pas des difficiles mais de beaux quand même. J'ai appris à faire des relais dans toutes les conditions.

Aujourd'hui, je n'aurais plus le courage de faire ce que je faisais avec cet équipement de misère. J'ai encore mon harnais et je le montre à mes amis et on rit!

Ça c'était mes débuts. Ce n'est qu'à l'université que j'ai rencontré pour la première fois des grimpeurs. J'ai vite réalisé que j'avais plein de choses à apprendre: une corde d'ancre n'est pas une corde dynamique! Un harnais ne t'écrase pas nécessairement les testicules! Il y a plus de protections que je pensais mais j'avais une bonne base quand même. La courbe d'apprentissage était plus efficace.

 

Pratiques-tu tous les styles de grimpe (trad, sport, glace, alpin)? Lequel préfères-tu?

Comme je suis localisé à Sept-Îles et que j'y travaille à l'année, je n'ai pas vraiment la chance de voyager pour la grimpe uniquement. Donc, puisque je grimpe dans la région, l'été est une saison à proscrire pour la grimpe. Pourquoi? C'est simple, c'est ici que l'on fabrique les mouches noires et les maringouins. Avec ces petites bêtes, un 5.10 devient un 5.14c très rapidement. Le "c" c'est pour "ciboi... de cali...". À chaque année on se fait prendre et ma conjointe ne veut pas m'embrasser pour 2 semaines tellement on en devient boursouflé. Grimper avec un filet? Essayer cela pour voir et on s'en reparlera en bas de la paroi quand vous aurez tombé…

Donc en été, c'est le bloc en zone de vents. En automne, c'est la roche en artif et en trad. Au printemps, pas de roches car il y a trop de chutes de pierres cassées par le gel-dégel. Et en hiver, c'est la glace!

Ma seule expérience en terrain alpin fut faite en 2003 où j'ai grimpé le Mont Blanc trop vite. La première chose que j'ai fait au sommet c'est de tasser les vendeurs de crayons pour y vomir!

 

Je sais qu'il y a des cascades de glace incroyable dans ton coin de pays, peux-tu me parler un peu des plus belles que tu as faites?

Il est vrai de dire que nous avons de belles parois de glace. Elles sont répertoriées dans le guide des cascades de glaces du Québec. Certaines sont loin d'accès et requiert une motoneige. Comme nous n'en avons pas, nous concentrons nos efforts sur celles du secteur compris entre le km 8 et 10 à partir de la route 138. Nous nous y rendons en kayak, en canots, à pied, en raquettes ou en ski.

Nous allons principalement grimper sur le pilier Simon-Proulx, l'escalier, le mulot ou l'amphithéâtre.

Ici, je me permets une parenthèse: dans le guide des cascades de glace, il y a plein de noms qui n'ont pas de rapports. C'est comme si chacun des gens qui viennent ici décide de nommer une voie à leur nom alors qu'elle en porte déjà un qui à un sens bien particulier pour les gens du coin. Par exemple, le pilier Simon-Proulx vient du nom de Simon, un grimpeur local qui a perdu la vie avec son fils Christian, ses amis Alain Potvin et Maurice Granchamp sur Denali le 31 mai 1992. Cette paroi se divise en 2 et la partie de droite s'appelle Christian. Dans le guide, on trouvera pleins de noms qui n'ont pas de rapport et qui qualifie un passage 10 pieds à côté d'un autre. Dans le livre de Petzl, 2005 page 144. La paroi s'appelle L'amphithéâtre pas l'appartement. Aucun rapport. Pourquoi ? Quand on y est, le son y circule et s'y amplifie comme dans un vrai amphithéâtre. Elles s'appellent ainsi depuis plusieurs années.

On parle de parois demandant 2 ou 3 cordées de 60 ou 70m. Du grade 3, 4, 5 et 6. Certaines parois comme le mulot (gr6) ou l'amphithéâtre (gr6) ne se forment pas toutes les années. L'escalier et le pilier sont des valeurs sûres. Les autres ne valent pas vraiment la peine. Par exemple, cette année, le mulot et l'amphithéâtre sont à sec et le pilier n'est pas encore tout formé. Il faut dire que la saison risque d'être un peu étrange cette année.

Quant à nous, il ne manque qu'une partie de l'amphithéâtre et le dernier petit bout du mulot à finir pour avoir une carte pleine.

Quand sont venus ici des étrangers, ils ont plantés des "spits" comme ils m'ont dit pour faire la fin du mulot et l'amphithéâtre. Avec des boulons et des plaquettes, tout se grimpe.

 

Les approches à ces voies sont parfois hasardeuses, comme en kayak de mer. Quelle conseille donnerais-tu à quelqu'un qui va visiter ta région pour y faire de la glace?

Ici sur la Côte-Nord, nous avons la chance d'avoir encore un hiver. Les seuls problèmes du secteur Sainte-Marguerite 2 viennent du bassin d'eau qui nous donnent accès à certaines parois. Hydro-Québec a construit un barrage nommé SM3 qui turbine de l'eau à 4°C et l'envoie sur le bassin d'un autre barrage nommé SM2. C'est sur ce bassin que l'on circule. Avant 2005, il n'y avait pas de problèmes. La glace était solide. Maintenant, elle est mince et instable. À toutes les fois on "slush" pour s'y rendre. Hydro-Québec avise régulièrement la population qu'elle ne se porte pas responsable de ceux qui circulent sur le bassin depuis qu'ils ont mis en haut le réservoir de SM3. HQ a dédommagé les propriétaires de chalets qui n'ont plus accès chez eux par cause de glace mince et instable.

Il faut donc se rendre aux cascades en kayak en automne pour y faire du mixte. Quand la glace prend un peu, on traîne un canot comme ils font à Québec pour la traversée du fleuve lors du festival. Quand la glace est frêle, on tire un canot comme traîneau. Quand elle a pris un peu plus, on y marche avec des chiennes Mustang Survival et on fait le tour des trous chauds. Quand elle est ferme, on y va en skis ou en raquettes et on y "slush" à tous les coups de ces temps-ci. Alors, il faut gratter les skis et les traîneaux car ça ne glisse plus.

Pour nous qui sommes de la région, ce n'est pas grave d'arriver un matin et de retourner de bord par cause de problèmes d'accès. Pour quelqu'un de l'extérieur, c'est pas mal plus déplaisant. Par contre, si il a accès à une motoneige, la réserve faunique de Port-cartier sera plus intéressante pour lui. Les lacs Walker et Pasteur recèlent de belles parois sans risques au niveau des accès.

Quoiqu'il en soit, il ne faut pas craindre l'eau froide si on s'aventure sur le bassin de la Sainte-Marguerite 2.

 

Je crois que malgré toi tu as assisté au tournage d'une partie du film Québec Givré? Raconte un peu...

Cette rencontre a eu lieu le 28 février 2005. Ca a donné lieu à une bonne anecdote. Cette journée là, j'étais en train de parcourir en raquette mon circuit de montagne de 35km. À un moment donné lorsque j'étais au dessus de l'amphithéâtre, j'ai entendue des cris dont l'accent était forcément Français. J'ai donc été voir de plus près et j'ai pu voir 2 gars grimper sur des cordes fixes avec des poignées jumar. Je me suis positionné au-dessus d'eux et j'ai décidé de m'amuser un peu. J'ai crié (avec un accent français aussi) Hey! Putain de bordel, c'est pas le Mont Blanc ici! Hey! Les jumars, c'est de la triche! etc... Si vous auriez pu voir leur tête, ils cherchaient partout à savoir qui était l'hurluberlu au-dessus d'eux. J'ai bien rie. Je les ai pris en photos et j'ai continué mon chemin. Une fois mon circuit de montagne complété, je passe forcément devant l'amphithéâtre pour revenir à la maison. En arrivant, j'ai vu 2 gars sauté en parachute du haut de l'amphithéâtre. Il y en avait 2 autres à un relais sur une corniche et 2 autres au sol. Je suis arrivé près d'eux et j'ai continué à leur parler avec mon accent français tordus pour qu'il réalise que c'était moi qui était là haut. On s'est présenté et on a discuté un peu. Il s'agissait d'Erwann Lelann et Samuel Beaugey. Avec eux au sol, il y avait 2 québécois. Un certains Nicolas Buissières qui a fait Denali en 1998 et un belle et grande dame fort intéressante qui se nommait Nathalie Fortin. Je leur ai donné le nom des parois du coin ainsi que celles que j'ai ouvertes. C'est un peu pour cela que j'étais déçu quand j'ai vu qu'ils ont nommé la voie "L'appartement", pour moi ça n'avait pas de rapport. Je n'ai pas vu de Mathieu Peloquin car les 2 autres au relais qui ont descendu plus tard était français eux aussi. Il était probablement là la journée d'avant. Les français fort sympathique étaient en motoneige alors que nos compatriotes étaient en ski et résidaient au bed and breakfast de Gallix. Si je ne me trompe pas, ils avaient grimpé le pilier Simon-Proulx.

Je dois avouer que j'étais jaloux de voir qu'ils avaient fait une voie sur laquelle j'avais maintes fois travailler sans la réussir. Je n'y avais jamais mis un boulon. Quand ils m'ont dit qu'ils en avaient mis, j'en fut attristé mais je le comprends bien, les protections y sont rares ou faibles. C'est de là que me viens mon amertumes sur les plaquettes fixes boulonnées. C'est comme sur le mulot, plusieurs y ont mit des plaquettes. Je ne suis pas vraiment d'accord mais étant donné la difficulté des voies, je le comprends bien. Comme je te l'ai déjà dit, avec une perceuse à batteries tout se grimpe.

C'est aussi à partir de cette journée que je me suis mis à rêver de faire du Base jumping. De retour à la maison, tout excité, j'ai dit cela à ma douce. Elle ne fut pas très réceptive à l'idée. Il faut la comprendre aussi. J'ai 2 enfants et les risques sont assez élevés. C'est très bien qu'elle me laisse faire mes activités à fort potentiel de risques comme bon je l'entends. Je lui ai donc dit que si un jour j'attrape le cancer et que les médecins me disent que ça ne donne rien de le combattre, Hé bien, je m'achète illico un parachute et je vais me garocher en bas de mes caps de roches. Depuis ce temps, elle dit que je souhaite attraper un cancer, mais elle se trompe. J'ai peur de cette maladie comme de la peste.

 

De quoi à l'air la communauté de grimpe dans ta région ? Beaucoup de mordus ou quelques passionnés qui trippent fort?

Les années 88 à 97 furent les meilleures. Des grimpeurs comme Simon Proulx, Patrice Beaudet, Yvon Méthot furent les précurseurs des cascades de glace de la région. D'autres ont suivis, Martine Gonthier, Marcel Gobeil et ses amis en sont un exemple aussi. Simon n'est malheureusement plus (c'était quelqu'un de vraiment extraordinaire, fort chanceux sont ceux qui l'on croisé), Patrice a déménagé, Yvon s'est lancé dans le paraski, Marcel a probablement changé de secteur car je ne le vois plus très souvent. À quelques rares occasions, je croise des individus. Souvent des Européens, comme Sam et Erwann l'an dernier.

Depuis 1995, je suis quasiment le gardien des lieux. J'y grimpe très régulièrement et j'entretiens les voies et les chemins. La plupart du temps, j'y grimpais seul sur Soloist de Rock Exotica ou sur Silent Partner de Wren Industries. Je pouvais aussi m'accrocher en " top rope " selon l'endroit. L'important c'était de grimper.

En 2002, mon plus grand ami Christian Briand décide de commencer à grimper. Ce fut rédempteur car on se lasse d'être souvent seul. Ce fut le début d'une fructueuse symbiose qui nous mène depuis.

Avec Christian, après avoir synchronisé nos familles respectives, nous allons grimper presque à tous les week-ends. Je suis fort content de cette amitié car c'est beaucoup plus sécuritaire et convivial de grimper à 2. De plus, il est rare de pouvoir trouver quelqu'un de confiance en qui nous n'hésitons pas à mettre sa vie entre ses mains. J'ouvre les parois et il me seconde.

 

Des voyages de grimpe prévus? Si oui, où?

Bien des rêves! Je travaille à l'année et j'ai une petite famille, Nancy ma douce, Nathan 7ans mon gars et Leny 9 ans ma fille. Cela fait en sorte qu'il est difficile de laisser ma famille de côté et d'hypothéquer le peu de vacances annuelles que j'ai pour me sauver dans la nature. Il en est de même pour Christian. Il a 2 gars Etienne et Antoine 14 et 11 ans, sa douce étant Hélène.

Par chance, nos conjointes nous laissent beaucoup de cordes les week-ends et on en profite alors ce n'est pas si mal. On n'a pas à se plaindre.

 

Ta plus grande inspiration ou le/la grimpeur (se) qui te motive le plus dans le milieu de la grimpe?

Je pourrais mettre ici des noms connus pour bien paraître mais ce ne sera pas le cas. J'ai toujours eu depuis l'enfance une motivation terrible pour les sports : Kayak de rivière et de mer, canot en eaux vives, plongée, escalade. J'y donne tout ce que j'ai et c'est grâce à eux que je réussi à m'accomplir.

Si il y a quelqu'un qui me motive c'est mon garçon Nathan ou ma fille peut-être qui sait ? J'espère être en mesure de montrer aux miens ce que j'ai appris par moi-même à la dur. Je souhaite ardemment pouvoir conserver la forme et la santé pour leur enseigner les choses qui me passionnent. De cette façon, mes enfants ne risqueront pas de se faire des harnais avec des attaches Fastex ! Je leur souhaite une courbe d'apprentissage plus rapide et moins dangereuse que la mienne. J'ai pleins de bobos pour en témoigner !

 

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